Jacques Voyer

Jacques Voyer est un héros de la Résistance. Il est né à Marseille le 27 décembre 1922.
Membre des forces françaises de l’intérieur, le jeune toulonnais d’adoption décède à Lèves le 27 juin 1944, vingt-et-un jours seulement après le Débarquement auquel il a apporté toute sa contribution en fournissant des informations aux alliés. Au cours d’une mission, il est capturé et torturé. Le 27 juin 1944, à 5h14, dans l’anonymat de l’aube naissante, Jacques Voyer s’écrie “Vive la France”. Ce sont ses derniers mots. L’instant suivant, Il est fusillé par les autorités allemandes pour “divulgation d’informations secrètes à l’ennemi”.
Il n’a pas encore 22 ans. Il n’a pas parlé. Il n’a pas trahi.

Présentation du circuit

Le circuit d’interprétation « Lèves 1944 » est consacré aux évènements qui se sont déroulés pendant la Seconde guerre mondiale à Lèves. 

Il met plus particulièrement l’accent sur l’année 1944.

La visite conduit les visiteurs sur les pas de 5 personnages aux parcours différents : un espion français, un soldat prisonnier de guerre, deux résistants de la première heure, un général américain. 

Les 8 étapes qui composent ce circuit présentent les lieux où se sont produits les évènemens marquants de cette page de l’histoire lévoise.

Le parcours entraîne les visiteurs sur la plupart lieux où se sont déroulés les faits.

Jacques Voyer

La biographie développée

L'enfance

 Né à Marseille le 27 décembre 1922, Jacques Lucien Voyer grandit dans le quartier du Mourillon à Toulon, dans une famille très pieuse. Sa mère Paule Ethienne et son père Jean, contrôleur des postes et des télégraphes ont ensemble trois enfants : Maryse décédée enfant, Jacques et sa petite sœur Jeanne. 

Membre des Scouts de France avec son ami André, Jacques pratique aussi le football et le ping pong. Lors de son temps libre, il participe également à des travaux d’entretien agricole. 

Il étudie au lycée de Toulon sans affectionner particulièrement ce qui à trait à la scolarité. 

L’implication au service de la patrie de la famille Voyer débute avant la naissance de Jacques. En effet, ses oncles Ferdinand Audé et Daniel Ethienne ont été décorés de la Légion d’Honneur et de la croix de guerre à titres posthumes pour leurs faits d’armes durant le premier conflit mondial.

Durant son enfance, Jacques Voyer montre beaucoup d’intérêt pour les affaires politiques. En 1938, alors seulement âgé de seize ans, il commente par exemple la signature des Accords de Munich en mentionnant qu’il est très heureux et soulagé que la guerre soit évitée.

Pour autant, l’année 1938 marque le début de la préparation à la guerre orchestrée par le chef du gouvernement Daladier. Des exercices de défense passive sont mis en place auxquels Jacques participe. Il prend la mission d’infirmier en charge d’un petit poste de secours. Parallèlement, les batteries de défenses contre les avions (la DCA) s’exercent régulièrement le long du littoral méditerranénen. La guerre est proche et Toulon occupe une place stratégique puisque y est stationnée l’essentiel de la marine militaire française. Pour autant, lorsque la guerre est déclarée, les combats n’affectent pas réellement le sud de la France et les Toulonnais poursuivent leur vie quotidienne.

Pourtant, en six semaines, la France est défaite et le 17 juin 1940, le Maréchal Pétain annonce officiellement à la radio qu’il va s’entretenir avec l’ennemi pour élaborer les conditions d’un armistice. Le lendemain, Charles de Gaulle lance un appel à poursuivre le combat depuis Londres et les antennes de la BBC.

Jacques Voyer n’entend pas cet appel. Pourtant, dès le 21 juin, la décision de Jacques est prise : avec l’accord de ses parents, accompagné de son ami André et rejoint par Gilbert Fabre, il quitte la France pour l’Afrique du Nord, territoire de l’empire colonial français dont Jacques espère qu’il restera libre.  

Le départ pour l’Afrique du Nord.

Pour Jacques, c’est le début d’un périple aux accents inattendus. Il emporte avec lui une lettre de sa cousine qui le recommande à un réseau scout d’Alger. Il prend un bus en direction de Marseille d’où il espère prendre un bâteau pour rejoindre Alger. Dans le bus, les amis se heurtent à un barrage de contrôle et se cachent dans les jupes amples des passagères pour pouvoir poursuivre leur route. Arrivés à Marseille, ils prennent contact avec le directeur d’une agence marseillaise, Monsieur Révoil qui leur permet de s’engager dans la marine pour embarquer à bord du Capo Olmo. 

Le Capo Olmo est un cargo italien qui vient de rejoindre le port de Marseille. Francisé suite à la déclaration de guerre à la France de l’Italie,  il n’est pas débaptisé et c’est donc sur le Capo Olmo Jacques embarque sur  en juin 1940. Le navire s’intègre alors à un convoi de bâtiments marchands à destination de l’Afrique du Nord. Pour les autorités du port de Marseille, il faut éviter à tout prix que, suite à l’armistice, les navires tombent dans les mains allemandes. 

En août 1938, alors que la guerre menace en Europe, il entre au Chemical Warfare pour être formé sur l’utilisation des armes chimiques, puis intègre la 1st tank brigade qui appartient à la 66e division de tank entre septembre 1939 et février 1940. Il est promu major en février 1941 et entame un cursus d’instructeur G3. Il est promu lieutenant-colonel le 23 décembre 1941. 

Alors qu’il voit les côtes françaises s’éloigner, Jacques Voyer est envahi de sentiments contradictoires : curiosité, déception et nostalgie se mêlent. A bord, il occupe le poste de cuisinier car il n’est pas très costaud. Il n’est pas très heureux dans ce poste ainsi qu’en témoigne son ami Gilbert Fabre. 

Le navire est dirigé conjointement par le Commandant Vuillemin et l’Amiral Muselier. Ceux-ci sont réticents à l’idée de rejoindre l’Afrique du Nord : ils craignent que le territoire ne tombe finalement aux mains des Allemands du fait de l’armistice. Aussi, ils ont pour projet de rejoindre Gibraltar et de remettre le navire aux Anglais. Une fois en mer, ils prétextent une avarie moteur pour fausser compagnie au reste du convois marchands. Une fois le convoi parti, le Capitaine Vuillemin fait rallumer les moteurs, repeindre la cheminée d’un navire bien trop reconnaissable et rejoint Gibraltar : direction l’Angleterre. 

Cap sur l’Angleterre

Le Capo Olmo arrive à Liverpool  le 17 juillet 1940. Une fois débarqué, Jacques Voyer rejoint Londres par  train sous escorte de la Home Guard. La Home Guard, encore appelée Dad’s Army est une organisation paramilitaire formée de citoyens britanniques qui assurent la sécurité du territoire pour lutter contre un éventuel débarquement allemand. 

A son arrivée à Londres, Jacques Voyer doit décliner son identité auprès du MI5, la branche du service de renseignement chargée de la sécurité du territoire. Il décide de s’engager comme militaire au sein des Forces Françaises Libres et rejoint ainsi l’édifice de l’Olympia mis à disposition par le gouvernement britannique au Général de Gaulle. L’Olympia a vocation à accueillir les engagés volontaires avant de les rediriger vers les différentes bases d’entraînement qui s’installent dans divers lieux d’Angleterre au cours de l’été 1940. 

Alors qu’il désire rejoindre les services de l’armée de l’air, il est incorporé à un corps d’infanterie. A ce stade de la guerre, l’aviation n’accepte que les pilotes déjà formés : le temps manque pour assurer la formation de nouvelles recrues. 

Ses premiers pas dans l’armée sont bien singuliers. 

Pris d’un fou rire avec son camarade Gilbert lors de la première inspection des nouvelles recrues, les deux amis sont immédiatement punis et Jacques Voyer est envoyé comme planton à Saint Stephen’s House, quartier général de la France Libre. Mais lorsqu’il arrive à Saint Stephen’s House, le quartier général est en plein déménagement. Il est mobilisé pour y participer. Il y a fort à parier qu’il n’avait pas imaginé que sa première tâche de Français Libre consisterait à porter des cartons ! Il connaît néanmoins le privilège de rencontrer le Général de Gaulle qui lui demande comment ils sont parvenus jusqu’ici. 

De la formation au sein des Chasseurs aux transmissions

Le 2 août 1940, Jacques Voyer quitte Londres pour Cove où le gouvernement britannique a mis à disposition des FFL,  les camps de Delville et de Morval. Il intègre alors la 13° brigade des Chasseurs alpins, 2° compagnie, 5° section sous le commandement du lieutenant Emmanuel Dupont. Jacque Voyer revêt alors fièrement le béret noir un battle-dress aux insignes du 13°, un cor de chasse noir et or. 

Dès son arrivée, il commence sa formation avec ses camarades auprès des instructeurs. Combat, maintien d’arme, théorie du tir DCA, croquis topographiques ou encore courses d’orientation et entraînement au tir ponctuent ses journées. 

Une note de son instructeur l’évalue “Cahier bien tenu. Vous pourriez vous appliquer davantage. 15/20”. 

A la fin de l’été, les chasseurs quittent Delville Camp pour la ville de Camberley où un nouveau camp, nommé Old Dean a été bâti pour les accueillir. Ils sont logés dans des huttes Quonset, demi-cylindres de tôle posés sur des dalles en béton. Au milieu de chaque hutte trône un petit poêle destiné à faire sécher les battle dress. Les lits de camp s’alignent de part et d’autre de la hutte et chaque soldat dispose d’une petite étagère pour y disposer ses effets personnels. 

En décembre 1940, le Général de Gaulle se rend à Camberley et y annonce sa décision de dissoudre le bataillon. 

La tentative de débarquement en Afrique de l’Ouest qu’il a orchestré en juin 1940 ayant échoué, il mesure que la France libre n’est pas encore prête. Il lui faut alors renforcer son armée et développer des spécialistes. 

Le bataillon est transformé en école : la 1ère compagnie forme les officiers destinés à l’instruction de nouvelles recrues, la 2° compagnie est réservée aux sous-officiers tandis que la 3° compagnie se spécialise dans le maniement des automobiles. La 4° compagnie à laquelle est intégrée Jacques Voyer est une compagnie de transmissions. 

Il revient aux soldats des transmissions de se former pour assurer les liaisons et les communications durant les opérations militaires. Leur rôle est donc crucial et nécessite le développement d’un savoir technique et opérationnel bien particulier surtout dans le cadre du lien entre la France libre et la résistance intérieure qui nécessite  l’envoi et la réception de messages codés.

Depuis Camberley, Jacques Voyer parvient à donner quelques nouvelles à sa famille. La communication avec les familles est strictement contrôlée et transite par d’autres pays afin de ne pas mettre en péril les membres restés en France. Les lettres de Jacques Voyer transitent ainsi via la Californie avant d’atteindre la demeure toulonnaise de ses parents. Ces derniers ont su qu’il n’avait pas rallié l’Algérie, n’ayant aucune réponse en ce sens des contacts auxquels ils avaient recommandé Jacques. 

Le 10 novembre 1940, ils reçoivent le premier télégramme de leur fils : 

“Tout va bien. Suis dans la TM.  Jacques Voyer”. 

 ™ signifie télégraphie militaire. Ses parents réalisent que leur fils s’est engagé en Angleterre. Cette décision peine à être comprise par la famille Voyer qui, dans un premier temps, soutient l’action du Maréchal Pétain. 

Le 27 décembre 1940, Jacques Voyer fête ses 18 ans, en Angleterre en tant qu’engagé volontaire dans la France Libre. Quel destin ! 

Au début de l’année 1941, il entame sa formation d’opérateur radio. C’est surtout la télégraphie qui est enseignée : connaissance des caractéristiques techniques de tous les types de machines employées, cours de réparation en temps limité, construction de circuits et compétences d’encodage sont également mobilisées dans le cadre d’une formation particulièrement intense. 

Le 5 août 1941, la vie de Jacques Voyer bascule une nouvelle fois : il est intégré aux services de renseignements (BCRA),  services secrets de la France libre et rejoint ainsi l’Etat Major Particulier du Général de Gaulle à Londres. Il est attendu le 9 août 1941 au 1er bureau de l’Etat major du Général de Gaulle. 

Au service du Secret Intelligence Service britannique

A son arrivée à Londres, Jacques Voyer apprend qu’il est prêté au Secret Intelligence Service (SIS) britannique pour une mission en France. En effet, suite au rembarquement de Dunkerque et à l’Occupation du Nord de la France, le renseignement anglais a perdu nombre des connexions sur le sol français et peine à obtenir des éléments fiables de la situation en France. De fait, l’un des objectifs du SIS est d’envoyer des hommes du renseignement sur place. Du fait de ses nouvelles compétences en tant qu’opérateur radio, Jacques Voyer est convoité par le SIS et la France Libre accepte de le mettre à disposition. Sa mission est précise : il doit faire l’intermédiaire entre un indicateur haut placé en France et le SIS, le dit-indicateur ayant des informations de haute importance à transmettre à l’Intelligence britannique. 

Pour ce faire, il suit une préparation physique qui inclut stage de parachutisme et stages d’atterrissages Lysander. Alors qu’il souhaitait initialement rejoindre l’aviation, il est à son aise dans cette formation sur le tare. Ces stages d’aviation sont d’une importance capitale puisque les opérations clandestines aériennes de la RAF permettent au SIS d’infiltrer des organisateurs de réseaux en France et d’exfiltrer en direction de Londres des agents qui détiennent des informations clés.

Son identité est alors inconnue des camarades de la RAF avec lesquels il s’entraîne. Pour eux, il est le second lieutenant Franck. 

Les opérations d’atterrissages sont réputées pour être singulièrement périlleuses : elles impliquent l’homologation d’un terrain d’atterrissage sur des distances précises et connues du chef de comité de réception qui est chargé de poser des lanternes (A,B,C) délimitant la piste de fortune. L’échange de cargaison doit avoir lieu en moins de trois minutes. Jacques Voyer s’exerce alors dans des mises en situations répétées durant plus d’une semaine. 

Quelques jours avant son départ, il rédige une lettre à l’intention de sa famille, dans le cas où il serait amené à ne pas revenir : 

“ Et maintenant voici quelque chose qui va bien vous étonner. Cette lettre est une des dernières que vous recevez de moi. D’ici quelques temps, je n’aurai plus la possibilité de vous écrire mais je continuerai à vous envoyer le télégramme mensuel. Continuez à écrire, je recevrai vos lettres de la même façon chez Mr Renou. (…)”. 

L’Opération Emeraude

Le 5 novembre 1941, Jacques Voyer arrive à l’aérodrome de la RAF à Tangmere, non loin de Chichester. On lui distribue argent, faux papiers et revolver. Il ne dispose pas des pilules de cyanure; celles-ci ne sont pas encore utilisées par le SIS en 1941. L’Opération Emerald est lancée et Jacques Voyer est parachuté avec son émetteur radio dans le Sud de la France. Initialement, il aurait dû atterrir à Verdun-sur-Garonne à 33 kilomètres au nord de Toulouse mais c’est à Labatut-Rivière qu’il est parachuté, soit près de 100 kilomètres au-delà de sa cible initiale. Il dissimule son parachute dans les fourrés tout en réfléchissant à une couverture plausible dans le cas où il rencontrerait des membres de la police, et tente de trouver sa route vers Montpellier où son contact l’attend. Celui-ci, connu sous le nom de Code Abel est le Colonel Léonce Carles . Membre éminent de la Résistance, il est à la tête de tout le circuit Sud de l’Intelligence service lui-même intégré au réseau Cartwright. Le réseau, qui peine à communiquer efficacement avec l’Angleterre et doit passer par une filière franco-polonaise, a demandé à ce qu’un système de transmission radio autonome lui soit envoyé. C’est pour répondre à cette nécessité que l’opération Emeraude est organisée.

communiquer efficacement avec l’Angleterre et doit passer par une filière franco-polonaise, a demandé à ce qu’un système de transmission radio autonome lui soit envoyé. C’est pour répondre à cette nécessité que l’opération Emeraude est organisée. 

Lorsque Voyer arrive à Montpellier, il apprend que le réseau Cartwright a été démantelé, obligeant le Colonel Léonce, qui a pu être épargné par les arrestations en chaîne grâce à un fonctionnement relativement indépendant au réseau, à fuir. Celui-ci a alors pris attache à un autre réseau : le réseau Mithridate qui dépend aussi du SIS britannique. 

Au sein du réseau Mithridate, Jacques Voyer prend le nom de couverture de Lucien Boyer. On doit ce nom à un hommage à la chanteuse Lucienne Boyer, tous les radios de Mithridate ayant pour nom de code des grands noms de la chanson française. Mais à Montpellier, le réseau Mithridate est déjà doté d’un radio, Jacques Voyer se sent alors inutile : “Quand je suis arrivé là-bas, je n’ai strictement rien eu à faire et j’ai été employé comme courrier. Jusqu’en octobre 1942, je me suis promené à travers la France, portant des petits bouts de papier et contactant des gens”. Pour Jacques Voyer qui attendait avec impatience sa mission en France, c’est la désillusion. Il ne s’entend pas avec son chef direct qu’il implore de l’utiliser comme radio. 

Seul moment de bonheur durant ces premiers mois de mission : il rend visite à sa famille le 24 décembre 1941. Affublé d’une fausse barbe, il se rend à la messe de minuit à Saint-Flavien, la paroisse familiale, puis rejoint sa famille au Mourillon. Au mur trône accroché le portrait du Maréchal Pétain. Jacques Voyer le fait retirer. 

En août 1942, il réclame son rattachement au BCRA via le réseau TIR. Le réseau TIR est surtout destinée aux sabotages, attentats à la bombe mais en son sein, la mission SOL est chargée de développer la branche du contre-espionnage. Jacques intègre la mission SOL en tant que radio et dirige des opérations de parachutage depuis la France Libre. 

Par deux fois, il est menacé. La première fois, le 13 février 1943, la police de Vichy mène une perquisition dans le logement qu’il occupe. Une mitraillette et le poste radio ont été exfiltrés la veille après une première visite de la police mais des photos d’identités de Jacques Voyer sont retrouvées ainsi qu’un carnet d’adresses contenant des contacts du marché noir. Par chance, le commissaire chargé de l’affaire ne s’emploie pas à tirer les fils du réseau SOL. Quarante-huit heures plus tard, c’est la radiogoniométrie, c’est-à-dire le repérage des ondes radios dans un bâtiment depuis lequel il émet qui le trahit : 

“ Un agent du réseau surveillait toujours la maison chaque fois que j’émettais et le jour où je travaillais il a trouvé devant la porte de l’appartement trois individus qu’il a pris pour des inspecteurs de la police – ce qui a été confirmé par la suite – il les a suivis et ils se sont séparés ; il en a suivi un pendant une dizaine de minutes et ils se sont retrouvés tous les trois devant la Préfecture de la Loire ; là, ils sont monté dans une voiture immatriculé N.H. Nous en avons déduit que c’était des inspecteurs venant de Vichy. 

Le type en question est venu me prévenir et nous avons déménagé le poste et le lendemain j’ai fait mon émission d’une maison qui se trouvait à 300 mètres de l’habitation de Mr. Meyer. Au moment où je commençais à émettre, il ya eu une irruption de la police chez Mr. Meyer ; les inspecteurs sont entrés en criant : “Police, perquisition”.

Le rapatriement à Londres

Jacques Voyer s’en tire et réclame son rapatriement à Londres. 

L’opération Pencilfish prévue à cet effet le 20 avril est annoncée à la BBC par le message suivant “De Lassalle à Suzy – le vase est brisé”. Ces séries de messages au sens incompréhensible font partie des stratégies de codage et de communication entre la France Libre et la Résistance intérieure. Ils sont diffusés dans l’émission de Maurice Schumann “Les Français parlent aux Français”. 

A son retour à Londres, le 22 avril 1942, Jacques Voyer subit un interrogatoire mené par les services du contre-espionnage. C’est la procédure habituelle lors du retour d’un agent. A l’issue du débrief, son parcours de dix-huit mois de clandestinité lui vaut deux citations à l’ordre de l’armée et une proposition d’avancement au grade d’aspirant : 

“Malgré des difficultés considérables a, au cours des nombreuses missions qui lui étaient confiées, fait preuve d’un courage et d’un sang froid exceptionnel”. 

Citation à l’ordre de l’armée du 5 décembre 1943. 

“ Jeune sous-officier qui fut un des premiers à rejoindre les rangs de la Résistance. A fait preuve de grandes qualités de courage dans l’accomplissement d’une mission spéciale. Opérateur radio, a réussi à maintenir ses liaisons dans des conditions particulièrement périlleuses, apportant ainsi une aide précieuse à la Résistance”.  

Citation à l’ordre de l’armée du 28 février 1944.

A l’été 1943, dans l’attente d’une nouvelle mission, il s’investit dans le scoutisme chez les Éclaireurs français en Grande Bretagne (devenus entre-temps la Fédération du scoutisme), seul mouvement scout associé à la France Libre.  Il est  alors domicilié à la maison du scoutisme à Ealing. Ancien scout toulonnais, à la suite de son adhésion à la Fédération du scoutisme, il acquiert le totem de “Castor Râleur”. Il participe notamment à l’animation du cercle “Jeunes de France” qui réfléchit à la participation de la jeunesse à la reconstruction de l’après-guerre. 

A sa femme, le colonel Walker écrit aux lendemains de la guerre “ Je n’oublierai jamais ce que Griffith a apporté à mon commandement pendant les évènements précédant la Libération de Chartres et le sacrifice ultime qu’il a fait pendant l’assaut de la ville”. 

 Pendant ce temps, la famille Voyer, qui fait l’objet de discussions croissantes au sujet de l’absence de Jacques, quitte Toulon pour Tunis. Elle assiste avec enthousiasme au débarquement des Alliés en Afrique du nord. Nous sommes alors en novembre 1942 et la famille Voyer se rallie définitivement à la France Libre : deux portraits du général de Gaulle trônent désormais dans l’appartement familial. 

Le plan SUSSEX

Au mois de mai 1943, une conférence interalliée tenue à Washington est sur le point de faire basculer la vie de Jacques Voyer. 

La Conférence Trident entame les pourparlers alliés en vue d’un débarquement pour libérer l’Europe : ce sont les prémices de ce qui deviendra l’opération Overlord. Pour ce faire, Britanniques et Français décident de coopérer pour coordonner les opérations de renseignement sur le continent européen. Le premier impératif est de savoir quels réseaux intérieurs sont encore opérationnels et pourraient appuyer un débarquement allié. 

Par ailleurs, Français et Britanniques s’arment pour mettre sur pied un vaste plan de renseignement qui aurait vocation à quadriller la France pour faciliter les opérations de débarquement.

 C’est dans ce contexte que le plan Sussex voit le jour. 

Celui-ci prévoit, en amont des opérations du débarquement, de parachuter des équipes de deux agents en arrière des lignes ennemies et sur des cibles stratégiques dans le cadre de ce qui deviendra le D-Day. L’un des agents aura pour mission de recruter des informateurs locaux et d’assurer la coordination du réseau tandis que le second aura un poste de radio pour faire remonter les différentes informations à Londres. Les lieux ciblés par l’opération sont directement décidés par l’Etat major allié dirigé par le général américain Eisenhower. Il s’agit donc d’une opération de la plus haute importance.

Les agents recrutés dans le cadre de cette mission SUSSEX doivent être particulièrement fiables et parler français pour ne pas être aisément identifiés. On se tourne alors vers le BCRA qui fait passer à Jacques Voyer les tests de sélection pour cette mission.

 Il est retenu et, le 13 novembre 1943, il entame une formation à la Special Training School 7, l’école des agents SUSSEX. Il ne sait en réalité que bien peu de choses de la mission qui lui sera attribuée. Mais à nouveau, il se lance dans un intense entrainement : encodage, décodage, exercices physiques, mémorisation par cœur de cartes de la France, identification des unités et véhicules allemands, organisation des effectifs. Il y a tant à connaître et si peu de temps ! 

Très vite, Jacques Voyer apprend le lieu de son infiltration : il sera parachuté à Chartres en Eure-et-Loir, lieu d’un important nœud ferroviaire et routier entre Paris et la Normandie. Il sera accompagné d’André Guillebaud. Tous deux préparent leur couverture pour la mission appelée “VITRAIL”. 

Jacques Voyer conservera l’appellation de Lucien Boyer, travaillera officiellement pour le Ministère du Ravitaillement. Domicilié à Clermont Ferrand, il  se sera rendu à Chartres pour chercher un de ses oncles dont il n’a de nouvelles depuis longtemps. 

Jacques Voyer connaît par cœur les moindres détails de sa couverture. L’enjeu est de taille : il faut parvenir à ne pas semer le doute en cas d’arrestation par la Gestapo. 

Nom de code : Vitrail

Le 10 avril 1944, la mission Ouragan parachute VITRAIL. Après sept  jours passés dans une ferme près de Châteauroux, les deux agents Voyer et Guillebaud prennent un autocar pour Chartres où ils prennent attache avec leur contact local : la famille Merly.  

Toute la famille Merly s’implique aux côtés des deux agents et sur place, un réseau se constitue peu à peu. Les Merly parviennent  à recruter les époux Leplâtre, pâtissiers dans la rue du Soleil d’Or, Bernard Lerat, employé à la base aérienne de Champhol mais également Robert Bellenoue, sous-chef de la gare de Chartres.

 Le 5 mai 1944, à Voves, dans la ferme de Dieudonné Isambert, est parachuté le matériel radio qui sera nécessaire à Jacques Voyer pour transmettre les informations à Londres. Le poste “Mirabelle” a été abîmé à l’arrivée et il faut attendre plusieurs jours avant que la communication avec Londres ne parvienne à être réellement établie.  

Le 18 mai, l’équipe Vitrail est à même de livrer les premiers renseignements militaires sur la présence des troupes allemandes dans la région chartraine. Comme les alliés l’avaient imaginé : Chartres est un point de ralliement des troupes allemandes. L’équipe Vitrail indique qu’une division blindée de chars TIGER vient d’arriver à la gare de Lucé. Il s’agit de la Panzer 12 SS Hitlerjugend et des unités de Waffen-SSn sont également présentes. Plus importante encore,  est l’information de la présence de la Panzer Lehr dans la région chartraine. Cela faisait plusieurs mois que les Alliés recherchaient cette division composée de troupes d’élites dont ils avaient perdu la trace sur le front de l’est. Redéployée en France en toute discrétion, sa présence à près de deux cents kilomètres des plages du débarquement a de quoi inquiéter l’Etat major Interallié. 

Seule division blindée entièrement motorisée, l’hypothèse d’un mouvement de ses 14 000 hommes, 900 tanks et 40 canons d’assaut vers la Normandie contrarie Eisenhower qui suit de près les messages de l’équipe Vitrail. Celle-ci le rassure : aucun mouvement de la division ne semble s’opérer. 

Toutes les communications avec Londres sont périlleuses pour l’équipe Vitrail. Lorsque la TSF allemande s’installe en face de l’appartement de la famille Merly, Jacques Voyer comprend que les ondes de ses émissions radios ont été repérées. Il doit chercher une nouvelle planque avant que la recherche de la localisation de la radio de Voyer par les Allemands ne se précise. Jacques Voyer et André Guillebaud s’installent donc chez Monsieur Araou au 70 rue nationale à Lèves. Jacqueline Merly transporte le matériel radio sur sa bicyclette tandis que Monsieur Araou accepte de faire le guet pendant les émissions.

Le D-DAY et la surveillance de la Panzer Lehr

Au matin du 6 juin, alors que les Alliés débarquent sur les plages de Normandie, l’équipe Vitrail est mobilisée pour guetter la réaction des troupes allemandes. 

Au grand étonnement de Londres qui s’attend à une mobilisation rapide des unités allemandes, Jacques Voyer envoie “ Pas de mouvements de troupes par le rail, pas de mouvements de troupes importants par la route. Pas de circulation et pas d’avions en préparation au décollage”.  

Il faut attendre 14h30 l’après-midi pour que la Panzer Lehr fasse route vers la Normandie, immédiatement prise pour cible par les bombardiers et chasseurs alliés, bien renseignés par Jacques Voyer. En définitive, l’unité n’arrive sur la zone d’opération normande que le 8 juin. Soit… trop tard ! Les informations de Jacques Voyer ont été cruciales. 

Le réseau Vitrail poursuit son activité depuis l’appartement de Madame Mermillod, rue des Changes et utilise la moto de Louis Merly pour sillonner les routes de la région et observer les mouvements de troupes.

L’arrestation de Jacques Voyer

Mais le soir du 10 juin 1944, la mission Vitrail s’effondre. De retour d’une communication avec André Guillebaud, Jacques Voyer repère un convoi allemand dont il s’emploie à mémoriser les insignes. Il est alors repéré par une patrouille de la Feldgendarmerie qui l’interpelle et trouve sur lui des documents confiés par André Guillebaud, notamment les listes des convois allemands ayant traversé la région. Il est immédiatement arrêté et conduit à pied à Chartres, moto à la main. Arrivé au carrefour des rues du Quatorze Juillet, du Grand Faubourg et de la rue Gabriel Lelong, il jette sa moto dans les jambes du premier des deux soldats allemands qui l’accompagnaient et donne un coup de poing dans la nuque du second, puis s’enfuit en courant. Mais il est repris à la suite des tirs de sentinelle en faction dans la rue du Quatorze juillet. Blessé par deux balles, dans l’épaule et dans le talon, il est pris en charge par le Sipo-SD. 

Jacques Voyer est immédiatement interrogé mais, souffrant probablement d’une commotion cérébrale, il divague, notamment lorsqu’il est confronté aux Merly que la Sipo-SD a fait venir pour un interrogatoire de confrontation. Pendant ce temps, les Leplâtre se chargent de faire brûler tous les documents compromettants stockés chez la logeuse de Jacques Voyer, Madame Mermillod. Les Merly et André Guillebaud sont immédiatement exfiltrés : Louis Merly quitte Chartres en se dissimulant dans un camion de lait qui monte sur Paris. Le réseau Vitrail est liquidé. Jacques Voyer, torturé, n’a pas parlé.

Incarcéré dans la prison de Chartres, il reçoit nouvelles, colis et tentatives d’intersession auprès des autorités allemandes  de sa logeuse Madame Mermillod. Celle-ci prétend être la tante de Jacques Voyer. 

Après plusieurs jours d’interrogatoires, le juge du tribunal militaire allemand de Chartres attend des nouvelles du bureau parisien : Que faire de Lucien Boyer ?.Le juge précise dans son rapport “ l’accusé est réfractaire. (…) L’accusé a sans aucun doute préparé ces notes, qui revêtent une extrême importance pour les services de renseignement ennemis, et a tenté de les remettre à l’ennemi. Les informations sur l’origine des notes sont apparemment fictives”. Car Jacques Voyer tente de s’en sortir en prétextant qu’étant en partance pour la Normandie, il avait rencontré un homme en gare de Chartres et que celui-ci l’avait prié de remettre ces notes aux Anglais. Pour Voyer, l’enjeu est que les Allemands ne comprennent pas l’ampleur de sa mission et que le réseau ne soit pas compromis.

Le 26 juin, Jacques Voyer passe devant le tribunal militaire allemand. Interdit de se défendre, il est condamné à la peine de mort. 

Un héros mort pour la patrie

A l’aube du 27 juin, à l’arrière d’une charrette, il est conduit au champ de tir de Chavanne. Il sera le septième condamné à y tomber. Accompagné d’un aumônier allemand, celui-ci témoigne de ses dernières paroles : “Je meurs en bon Chrétien et en bon Français”. Devant le peloton d’exécution, il s’écrie : “Vive la France”. 

Il est 5h14. Jacques Voyer vient d’être fusillé. Il a tout juste 22 ans. 

Quelques heures plus tard, la logeuse de Jacques Voyer, Madame Mermillod et quelques résistants avec parmi eux, Paul Dutartre, fils du futur maire de Lèves, exhument le corps de Jacques Voyer pour l’épingler d’une croix de Lorraine et le recouvrir du drapeau tricolore. 

Jacques Voyer, Français Libre mort pour la France est le premier agent SUSSEX à être tué. 

Le Chef du bureau des Services Stratégiques, William Donovan rappellera lors de la liquidation de la mission SUSSEX “Tant que nous avions les équipes SUSSEX devant nous, c’était comme si nous avions un chemin bien éclairé. Mais au-delà, c’était comme avancer dans un tunnel sombre”.

Il est décoré à titre posthume et reçoit la Distinguished Service Cross américaine, la Croix de la Libération, la Croix de guerre 1939-1945 (trois palmes) et la Médaille de la Résistance française avec rosette. 

Son père, Jean, qui n’apprend son décès que plusieurs mois après qu’il soit tombé à Chavannes, emploie le reste de son existence à retracer son parcours pour que la mémoire de son sacrifice survive. Il est fait capitaine à titre posthume.

C’est des mains du Général de Gaulle que Jean Voyer reçoit pour son fils la Croix de la Libération, le 18 avril 1948. Jacques Voyer est l’un des 1038 Compagnons de la Libération et des 271 à titre posthume.

En 1949, la famille Voyer fait rapatrier le corps de Jacques Voyer en Provence. Pour sa petite nièce, Daisy Vincent, qui a repris le flambeau familial pour faire vivre la mémoire de Jacques Voyer : Jacques Voyer, Compagnon de la Libération est “Rentré à la maison”.